N.B. : ce texte est une archive de mon blog personnel. Il a été initialement publié le 14 janvier 2007.
J'avoue… que c'est un de mes textes préférés.Lever du soleil. Ce qui me réveille n’est pas tant la lumière que l’humidité du sol dans lequel je continue de m’enfoncer. Tout me fait mal… J’ai l’impression qu’on m’a arraché quelque chose. Mais quoi ? Je ne peux pas bouger. Une seule question depuis des heures : Qu’est-ce que je fais là ? Et les croûtes qui colmataient mes paupières de tomber, du haut de mes joues jusqu’à mes reins endoloris.
De la nuit qui vient de s’écouler, je ne me souviens que de fragments. Des ombres glissant sur ma peau comme des fantômes ; des plantes s’enroulant autour de mon cou comme des serpents, mes bras pris en otages par la douleur ; de l’obscurité se baignant dans les marais, des tarantules piquées dans mes cheveux, du goût du sel emplissant ma gorge.
Je suis restée si longtemps dans l’eau que je ne sens plus ni les congres qui se faufilent contre mes jambes, ni les algues qui m’empêchent de me relever, rendant le sol trop glissant, ni ma peau, flétrie et abîmée à cause de toutes ces heures de solitude. Je n’ai plus le cœur à… plus le cœur à… (quel est le problème ?) Une minute ! Je n’ai plus de cœur du tout.
A-t-il implosé, explosé, quitté le navire ? L’a-t-on arraché, dépecé, découpé ? Je voudrais toucher l’endroit et m’assurer que tout ceci n’est pas un délire, m’assurer que la sentence de la Cour n’était qu’un mirage, qu’un mirage, qu’il me reste un semblant de dignité, que j’appartiens toujours à l’Ordre Rouge – rouge et carmin. Suis-je donc tant à blâmer ? J’aimerais faire courir mes doigts dans la cage. Mais l’effort est douloureux, mes muscles ankylosés, mon esprit vagabonde – il me semble croupir ici depuis un million d’années.
J’y arrive, oui, j’y arrive pourtant. L’intérieur de la cavité est visqueux. Froid. Lorsque je retire ma main de mon corps, mes yeux se focalisent, las, sur l’extrémité de mon index et de mon majeur, maculés de vermillon. Je crois que j’ai… que je l’ai… que je l’ai perdu. Et mon coeur de s’être dissout à la seconde même où je l’ai perdu.
Je le sais… parce que la Lune le sait (mais que sa voix est faible !).
J’entends tout, les tiges de bambou sifflent à mes oreilles. La vermine se faufile à travers les lambeaux de mes jupons. J’entends tout, mais je ne peux pas bouger. Quelle est donc cette soudaine omniscience qui me cloue au sol ? Ce cœur ne m’aurait plus servi à rien de toute façon. Sans lui… sans eux… Moi, à jamais déshonorée.
La question frappe et cogne comme ma veine cave dans mon thorax : Qu’est-ce que je fais là ?
Je peux enfin me retourner. J’ai réussi à empoigner une liane et par chance elle était assez solide ; j’ai pu m’appuyer sur de grosses dalles en pierre, dissimulées sous la vase. J’ai tenté d’oublier pendant quelques minutes l’endolorissement de tout mon être, et celui de mon esprit, encore pire, et je me suis relevée.
À ma bouche je porte maintenant ma main, et le liquide qui en sort souille d’ébène mes pieds blafards. Je n’ai plus d’ongles. Je marche en vain. Les branches me giflent, mon sang ne parvient pas à me réchauffer. Jamais Nature n’aura été si hostile ! A moins que ça ne soit… que ça ne soit… oui, c’est certainement ça. Je ne suis plus sur la Lune. Je ne vois nulle part ses étincelles perpétuelles, je ne sens plus son parfum divin. À la place du sable mauve, des étendues noires et boueuses ; à la place des souterrains, des marais à perte de vue.
Où suis-je ? Auraient-ils pu… auraient-ils pu… Je ne veux pas y croire ! Je ne peux pas croire que je suis condamnée pour avoir ressenti ce que je ne ressentirai plus jamais.
J’ai traversé les montagnes, dominé les océans, goûté à la chaleur du ciel et étreint les couleurs du vent. J’aurais voulu être plus que ça – plus que ça dans un monde où elle ne serait pas tout. Punie d’avoir trop ressenti, de m’être laissée submerger par… –
Curieusement, mon cœur gronde encore, comme lors de ces minutes éternelles qui précèdent toutes les guerres. À moins que ça ne soit l’orage qui pointe au loin ? Et cette sensation de brûlure, et son odeur ; ma peau se rétracte et mes yeux se ferment, mon pas se hâte malgré moi, je ne supporte pas cette chaleur… Où suis-je ? Je vais plus vite… Les couleurs changent devant moi, en quelques fractions d’étoile, le bleu devient jaune, le noir vire à l’albâtre, je ne suis plus nue, je n’ai plus mal. Encore plus vite…
Quel est donc ce maudit territoire ? Où est ma Lune ? Lune… Je donnerais le peu de souffle qu’il me reste pour m’endormir au creux de tes dunes. Les troncs des arbres, ils… Je n’y crois pas! Les troncs des arbres, ils… ils prennent… forme… et je… (Je ferme les yeux.)
Et je… Je sais où je suis. Exilée. Ils m’ont exilée. Exilée sur la Planète bleue. Les mirages de ces femmes érotiques, femmes-troncs et dociles, comblent avec difficulté l’intense vide que je ressens en pareil endroit. Pourquoi, pourquoi, pourquoi moi ? Je ne le mérite pas ! Je suis toujours fille du Pourpre. Je suis toujours Aenemya !
(Pour un peu de toi, je pars sans hésiter.)



C’est la malédiction d’une Lunemauvienne ? Une déchéance, un déracinement profond, le regard tourné vers un astre perdu ?
C’est tout à fait ça…