L'adieu à la fleur

20120607_skeletons

Tout a commencé à la faveur d’un été pluvieux, ou plutôt d’un printemps ensoleillé. Son fantôme traînait par là. Je l’ai laissé entrer.

Nous n’étions pas bien vieux, ni lui ni moi. Encore qu’il s’était senti obligé de joindre à sa première lettre une mèche contenant quelques blancs cheveux.

La lune, lointaine, effacée, ne protégeait plus aucun de mes pas. M’abandonnant à de noires pensées, j’abandonnai une partie de moi. Je n’avais plus la tête sur les épaules, et, nuit après nuit, la lame s’enfonçait un peu plus profondément dans mes tourments.

Nous étions deux grands papillons vaniteux, brillants de mille feux…

Tout cela est désormais bien loin. J’écris d’ailleurs ces lignes sans arrière-pensée, presque par automatisme. Je ne ressens plus rien. Mon chef est de retour, bien racommodé, les bras m’ont été recousus, le cœur recollé.

Aujourd’hui, c’est à peine si on remarque la cicatrice qui a, un temps, remplacé ces étoiles rouges. Si ce n’est plus là, c’est que ça n’a pas existé.

Et lui, ce pauvre vieil amour, ce vaniteux amour, cette poisseuse passion, lui le mirage, lui, l’image de lui-même, ne peut plus se méprendre sur mes intentions. Je l’ai écrit, je l’ai dit, je l’ai écrit encore ; j’en ai parlé, parlé pendant des heures ; j’ai tout analysé.

Sans lui, parce qu’il l’a toujours refusé.

Sans doute pour refuser à notre plaie le droit de se refermer.

Sans doute pour me conserver derrière les barreaux de sa prison dorée, comme une curiosité indomptable qu’il peut observer à la dérobée.

J’ai aimé son image, ses coutours incertains, ses pas de loups à travers ma tanière enténébrée, le séisme qui se déroulait sous mes yeux, qu’il a contribué à déclencher. Pour une fois, j’étais petite, j’avais froid, le front brûlant et les yeux fous. Omnipotente, quasi-démente.

Jamais je n’oublierai ces instants cloîtrés dans ma petite voiture, à moitié prisonnière d’une tempête soudaine. Là-bas. Nous deux. Au bord du gouffre. Contents de nous. Immenses.

Cet amour était une douleur. Cet amour n’était.

C’est clair maintenant : la tristesse dont je m’étais accommodée a disparu. Il n’y a plus rien. Je ne réagis même plus. Lasse, j’achève ces dernières lignes en pensant à autre chose.

Lui restera pour toujours un blanc cadavre dans mon cimetière privé, caché tout au fond de mon jardin secret. Un joli cadavre. Mais un cadavre. Sans espoir, sans souffle, perdu.

Nous étions deux beaux papillons amoureux, échoués sur le sable.

Profondément enfouie sous les dunes mauves,
ci-gît ma passion bleue.