
L’argument
Junkie notoire, William Lee erre dans l’Interzone, un territoire vaporeux né de vagabondages mentaux entre l’Amérique et l’Afrique du Nord. Imaginant participer à un sombre complot, il rédige d’étranges rapports, faits de souvenirs troubles, de longues digressions, et d’anecdotes délirantes.
Genre
Roman halluciné d’anticipation
Avis personnel
Les récits à propos de la rédaction du Festin Nu à Tanger, rapportés par Ginsberg et Kerouac, donnent une idée du chaos régnant chez Burroughs alors qu’il écrivait. Venus l’assister, ces derniers évoquent les centaines de feuilles manuscrites qui jonchent le sol, et l’état de faiblesse prononcé de l’auteur, malade suite à un récent sevrage, et entièrement absorbé dans le désordre de l’écriture. Plus tard, ces pages sont reprises, corrigées, ordonnées, non pas pour faire apparaître un récit clair, compréhensible mais au contraire pour retranscrire au plus près l’image d’un esprit en proie au chaos, alternant les périodes de folie et d’accalmie.
Le monde de l’Interzone bascule du fantasme au cauchemar sans prévenir, mais pas nécessairement sans humour. L’œuvre comporte différents passages d’anticipations dont les sommets d’horreur sont accompagnés d’une ironie massacrante. Sa faune crasseuse de déséquilibrés et d’extravagants en tout genre est tout aussi burlesque que monstrueuse. Burroughs choisit ses personnages parmi les parias de la société et ne cesse de parler de maladies : pathologies rares ou inventées, dépendance aux stupéfiants, folie, auxquels il faut ajouter dans le contexte des années cinquante l’homosexualité. Dès ses débuts dans Junky, il abordait l’addiction, en l’analysant comme un phénomène clinique. Le Festin Nu s’attaque à la dimension subjective et cherche à enregistrer directement les visions tourmentées d’un esprit souffrant. Souvenirs et fantasmes se confondent dans une monstrueuse cacophonie où s’entrechoquent images et anecdotes des plus tumultueuses. L’obsession de la maladie hante l’œuvre, détaille et même fourrage la chair jusqu’au dégoût, la volupté comme l’horreur passant par les corps. La poétique de Burroughs est organique, elle triture la matière littéraire et la matière vivante comme une seule et même chose.
Les chapitres sont parfois très différents dans leur style et donc dans leur ton, voire leur qualité pour certains. Burroughs a recours à diverses techniques d’écritures parmi lesquelles le pliage et le « cut-up ». Cette méthode consiste à découper des chapitres et des paragraphes pour les assembler à nouveau dans un ordre différent, perturbant le récit, dont la chronologie est définitivement noyée. Ce procédé de montage digne des expérimentations surréalistes juxtapose des saynètes très visuelles qui filent à toute allure, dépassées par une nouvelle anecdote ou un autre portrait illuminé par une remarque acerbe. Le style elliptique fait sauter le lecteur d’un épisode à l’autre, précipitant les événements comme dans un grand roman d’aventures sous acide. Dans ces conditions, la trame si découpée paraît difficile à suivre ; elle l’est. Le Festin Nu invite à la relecture afin de pénétrer plus avant dans la construction déréglée de cette œuvre labyrinthe ; machine folle imaginée tout spécialement pour le plaisir de s’y perdre.
ça commence comme ça…
« L’odeur de roussi se rapproche, je les devine dans l’ombre en train de combiner leur coup, de mettre en place leurs mouchards de charme et baver de joie en repérant ma cuiller et le compte-gouttes que j’ai jetés à la station de Washington Square au moment où j’ai sauté le tourniquet pour dévaler la ferraille des deux étages et attraper l’express du centre… Un petit jeune me tient la porte du wagon, il est beau garçon, les cheveux en brosse, la pomme d’un bachelier de la haute devenu chef de publicité et un tantinet pédale. Probable que je suis son idée du héros de feuilleton. Tu connais le style : bon cheval avec les barmen et les chauffeurs de taxi, le gars qui sait causer rugby ou crochets du droit et qui appelle le loufiat du snack Nedick par son prénom. Un trou-du-cul bon teint… Et voilà que le poulet des Stupéfiants arrive pile sur le quai dans son bel imperméable blanc (se mettre en blanc pour filer un type, tu te rends compte! Il a dû se dire que le genre tapette passerait inaperçu). Je sais d’avance comment il va me dire ça, en brandissant mes ustensiles dans sa main gauche et son pétard dans la main droite : « J’ai idée que t’as perdu quelque chose, mon pote. »
Mais le métro démarre. »
Le grain de sable
Bien qu’il diffère des auteurs de la Beat Generation, l’amitié qui lie Burroughs à certains de ses membres est très profonde. Jack Kerouac le fait apparaître fréquemment comme personnage dans ses romans (Old Bull Lee dans On the Road, Will Dennison dans Town and City…). C’est également lui qui a trouvé ce titre de Naked Lunch dont Burroughs avoue dans son introduction n’en avoir compris le sens précis que beaucoup plus tard.
Gramophone
Les improvisations jazz-rock de Miles Davis sur un album comme Bitches Brew et la bande originale signée Howard Shore pour l’adaptation du livre par David Cronenberg conviendront tout naturellement au style syncopé de Burroughs.
Sur le mur
Version two of Lying Figure with Hypodermic Syringe, 1968 de Francis Bacon
Obsession organique, exécution nerveuse ou univers violents, ces traits peuvent se rapporter aussi bien à Bacon qu’à Burroughs, deux artistes qui se rencontrent en bien des points.

Dans la même veine…
Le Festin Nu se glisse parfaitement entre la prose turbulente – qui semble tout à coup plus sage à côté de Burroughs – d’Hunter S. Thompson façon Las Vegas Parano (éditions 10/18, 1971) et celle plus sombre d’Alexander Trocchi dont le livre Cain’s Book (éditions Grove Press, 1960) se rapproche beaucoup du Junky de Burroughs.
L’auteur
William S. Burroughs (1914-1997) eut une vie des plus romanesques et l’on ne s’étonnera donc pas qu’il en utilise certains pans dans son œuvre. Après avoir tué sa femme en essayant d’imiter Guillaume Tell alors qu’ils étaient ivres tous deux, il commence une vie d’errance en Amérique du Sud et en Afrique du Nord. À Tanger, il commence la rédaction du Festin Nu dans le plus grand désordre, avant de l’achever à Paris. Certains textes de cette époque ayant été écartés au cours de l’écriture lui serviront à composer en partie Nova Express, Le Ticket qui Explosa et La Machine Molle (Ces textes datant respectivement de 1963, 1967 et 1968 sont réunis aux éditions Christian Bourgeois). Le livre est jugé obscène par la justice des Etats-Unis, son interdiction ne sera levée qu’en 1966 par la Cour Suprême. Bien que proche d’auteurs appartenant à la Beat Generation, il se distingue très nettement d’eux par son style et n’épouse pas certaines conceptions – spirituelles notamment – de ce mouvement.

(Crédit photogaphique : Eimar de Palaminy)
Références
- Paru en 1959
- Gallimard
- 266 pages
Liens et sources
Theo.underwire.net est une référence des plus intéressantes, auquel s’ajoute le très complet eealitystudio.org (cette fois-ci en anglais). Burroughs ayant fait beaucoup de lectures de ses livres, il est possible d’en écouter certaines disséminées sur le net. Beaucoup sont réunies à cette adresse Ubu web



« Ubu Web » est un excellent site de ressources, il y a énormément de vidéo d’artistes introuvables ailleurs sur le net.
Sinon, il me semble qu’il manque le début au paragraphe « liens et sources ».;)
Quoi? Mais non pas du tout, tu hallucines.
(Merci, heureusement qu’il y a des gens avec la tête sur les épaules). ;-)
Rien à rajouter sur Ubu Web, ce site est une mine d’or.