Howard Phillips Lovecraft – Chronique de L’affaire Charles Dexter Ward

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Argument Un homme s’échappe d’un asile d’aliéné, le respectable Charles Dexter Ward, brillant jeune sujet de la meilleure société, tombé dans les affres de la folie après avoir frayé avec les forces occultes d’une très ancienne sorcellerie. Comme pour chaque histoire de Lovecraft, nous, lecteur, connaissons l’argument et la ligne du récit depuis le début, [...]

L'affaire Charles Dexter Ward

Argument

Un homme s’échappe d’un asile d’aliéné, le respectable Charles Dexter Ward, brillant jeune sujet de la meilleure société, tombé dans les affres de la folie après avoir frayé avec les forces occultes d’une très ancienne sorcellerie.

Comme pour chaque histoire de Lovecraft, nous, lecteur, connaissons l’argument et la ligne du récit depuis le début, pour mieux l’éplucher, à loisir, comme un oignon, vers la très et trop inquiétante étrangeté.

Vous aurez trouvé de vieux papiers au fond d’une malle, et peu à peu, au fil de votre lecture, vous comprendrez, l’indicible.

Genre littéraire

Une novella fantastique, aux allures d’histoire vécue, à l’aboutissement formel et symptomatique du conte d’horreur matérialiste lovecraftien.

Ça commence comme ça

I Résultat et prologue

1

Un personnage des plus étrange a récemment disparu d’un asile d’aliénés privé près de Providence, Rhode Island. Il s’appelait Charles Dexter Ward, et avait été interné fort à contrecoeur par un père accablé de chagrin qui avait vu son abberation passer de la simple excentricité à une noire folie alliant à la fois la possibilité de tendances meurtières et une profonde et singulière modification du contenu apparent de son esprit. Les médecins s’avouent complètement déconcertés par son cas car il présentait des bizarerries affectant l’ensemble de la physiologie aussi bien que la psychlogie.

Avis  personnel

Miroir, mon miroir me chuchote amicalement que cette histoire tient de l’aboutissement, le summum très équilibré du conte matérialiste d’épouvante lovecraftien. Tout y est, tous ces éclats de sa vaste et froide constellation : la sous jacence du mythe de Cthulhu, le héros typique, un gentlement WASP sensé et de bonne famille, la brutale entrée en force dans le récit, l’inversion de la chronologie. Du Howard pur jus, et bien plus que vous ne le pensez. Plus qu’une impression tenace, vous avez vite la certitude que l’auteur s’est investi dans son roman jusqu’à se fondre, presque, avec la vie, les rêves, les espérances et les tragédies de son héros. Lovecraft est Charles Dexter Ward, mettant en scène sa propre déchéance, celle d’une pensée réactionnaire dont il sait , à présent, qu’elle ne peut que le mener à sa ruine.

Et plus encore, si la petite vie d’Howard ne vous intéresse pas plus que cela, c’est l’histoire, d’elle même qui vous tirera par la manche, comme un spectre, malgré…malgré tout. Howard écrit mal, parait-il, adepte d’un très sec style johnsonnien. Il ne parvient pas à vous effrayez, ni à rendre crédible son dégoulinant bestiaire d’outre espace ? En êtes-vous sûr? Pourquoi alors relire pour la dixième fois, presque en récitant religieusement les premières lignes du texte, l’affaire Charles Dexter Ward ? Admettez, vous doutez. Vous avez malgré tout, méchant lecteur, l’impression de lire de poussiéreux papiers tirés d’un antique grenier. Cela fait plus « vrai » qu’il n’y paraît. Vous aimeriez bien y croire. Vous relisez, attentifs. Vous en rêveriez, n’est-ce pas, de ces manuscrits et du portrait de Curwen trouvé dans l’antique maison d’Olney Court. Vous l’accrocheriez bien à vos murs.

Le pouvoir de cette histoire tient à ces mauvaises habitudes qu’elle vous fera prendre, lorsque l’oeil torve et l’index tremblant, vous y penserez, constamment, en feuilletant quelques vieilles lettres chez vous, dans une brocante, aux puces. Vos aurez malgré tout l’amer désir de les trouver – si cela pouvait être vrai! -  et vous n’aurez pas retenu la leçon.

Howard est un forgeur d’artefacts. Tout réside dans ce « malgré tout » qui ne lâchera plus.

Le grain de sable

Une petite incohérence du récit, un détail négligé qui se développe comme malgré lui comme du chiendent : l’identité d’un mystérieux personnage n’ayant pour nom qu’un numéro de jarre : materia n°118.

Qui est le numéro 118?

Gramophone

Un vieux 33 tour, un peu grippé, peu importe, en sourdine. Une comptine pour enfant, juste assez naïve pour être inquiétante.

Sur le mur

Le portrait de Joseph Curwen. Des gravures tirées de vieux grimoires d’anatomie ou de sorcellerie. De vieilles  cartes postale de Providence. Des photos d’anonymes,écornées, du début du vingtième siècle. Votre propre portrait.

Dans la même veine

Une autre nouvelle de Lovecraft, Le monstre sur le seuil, une thématique similaire, moins délicate. La nouvelle existe en lecture audio ( Site des Xénobiohiles, lecture par Jacques Dufilho)

A propos d’Howard Phillips Lovecraft

Howard Philipps Lovecraft, représentant mâle commun de la bourgeoisie WASP déclinante de Providence, état du Rode Island, Etats Unis d’Amérique , dans la première moitié du vingtième siècle.

Contradictoire spécimen de salaud ordinaire, raciste et antisémite, peu à peu transformé par la grâce d’une écriture pratiquée en parfait amateur, en cette figure mythique du mage de Providence, ami fidèle et dévoué de ses chers R. Howard, S. Loveman, R. Bloch et A. Derleth, créateur du mythe de Cthulhu et formidable forgeur d’artefacts.

Le plus grand écrivain fantastique américain depuis Poe, selon Francis Lacassin.

Celui qui, malgré tout, vous fera prendre des vessies pour des lanternes.

Bibliographie de l’auteur

Dagon, 1917.

La couleur tombée du ciel, The colour out of space, 1927.

L’abomination de Dunwitch, The Dunwitch Horror, 1928.

Les montagnes hallucinées, At the Mountains of Madness, 1931.

Le cauchemard d’Insmouth, The Shadow over Insmouth, 1931

Références

L’affaire Charles Dexter Ward,The case of Charles Dexter Ward,  Howard Phillips Lovecraft, in Lovecraft Oeuvres complètes, Tome 1, Robert Laffont éditeur, Collection Bouquins, 1174 pages, pages 122 à 226, 1927.

Liens et sources

Livres

Je ne peux que vous recommander l’édition des Oeuvres de Lovecraft en trois volumes chez Robert Laffont, collection Bouquins. Du nécessaire et du solide pour mieux connaître l’oiseau, son nid et son univers : ses nouvelles, ses poèmes, ses textes théoriques, les nouvelles de ses amis inspirées de son univers, des témoignages aussi.

L’Herne a consacré un de ses cahiers au mage de Providence. Un colloque de Cerisy sur Lovecraft a également été publié.

H. P. Lovecraft, de François Truchaud,L’Herne,Les Cahiers de l’Herne, 1984,383 pages.
H.P Lovecraft : fantastique, mythe et modernité : Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, août 1995,Dervy (11 février 2002),Cahiers de l’hermétisme,464 pages.

Les éditions de la Clef d’argent vous propose de multiples textes lovecraftiens (revues, essais, textes de ses amis).

Sur la toile

L’oeuvre d’HPL , en anglais, sur the HP Lovecraft archive.

Le site de ST Joshi, le spécialiste de Lovecraft.

Iconographie

Howard Phillips Lovecraft

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  1. wizardd

    Cette histoire est effectivement une sorte d’aboutissement du style de H.P. Lovecraft (avec aussi un petit faible pour « Le cauchemar d’Innsmouth »). Ca doit être une de ses plus longues histoires, il a le temps de bien développer l’histoire personnelle de Charles, héros solitaire et tragique complètement dépassé par ce qu’il a déclenché et aussi de Joseph Curwen qui dans l’ombre a tiré toutes les ficelles. La situation initiale (la fin de l’histoire) est en effet étrange, et ce n’est que petit à petit qu’on comprend vraiment ce qui se passe. Quant aux mythes typiquement lovecraftiens, ils ne sont pas développés, mais en effet sous-jacents, en ombre qui plane au moment où on découvre l’immense cache. Et tout cela sonne juste. Et en effet, on « aimerait » y croire, même si cela amène à de terribles conséquences. Parce qu’il y a de la sorcellerie, plusieurs époques, la vie, la mort, et je n’en dis pas plus. Excellent choix que ce « Charles Dexter Ward » pour présenter l’oeuvre de Lovecraft, et très bonne chronique !

  2. Merci pour ce long et attentif commentaire. Cette histoire me touche, cela doit s’entendre. Rien de plus fascinant que de se perdre dans les méandres d’Howard, surtout lorsque l’on sait quelle influence sa prose a pu avoir sur la littérature fantastique et le cinéma, sans que cela ne se sache vraiment.

  3. Ha oui! Même si j’adhère pas complètement aux mythes des profondeurs, il y a une ambiance si particulière dans les écrits de Lovecraft. A la lecture de ta chronique tout d’un coup c’est les souvenirs de ces heures passées à la bibliothèque sur les gros volumes blancs de ses recueils qui resurgissent, et les lectures tardives qui me faisaient garder la lumière allumée un peu plus longtemps et mater sous mon lit avant d’aller dodoter! lol
    L’affaire « CDY » est aussi ma préférée.

  4. Anarcho

    Personnellement, je ne crois pas que cette inconnue qu’est le numéro 118 est véritablement un grain de sable.

    Les indices que nous donnent le récit permettent largement de découvrir qui il est. Un seul personnage antique du 8ème siecle est caractérisé par ses yeux.

    Mise à part cela, l’article est génial =)

  5. Merci pour ce commentaire (et le compliment). Quant à l’identité du n°118, j’ai trouvé, de ci de là, de multiples interprétations (comme ici ).

  6. tazxrr

    un des meilleurs recits de lovecraft ….avec dagon biensur !

    on pourrait croire que c’est son autobiographie ou du moins une part , et pas la plus claire !

  7. J’ai lu les deux premiers tomes des oeuvres de Lovecraft et je lis actuellement le troisième.
    Lovecraft avait un énorme talent mais certaines choses sont moins réussies comme son travail de nègre (mais en même temps ce ne sont pas ses oeuvres à proprement parler). J’ai aussi été agréablement surprise par les histoires écrites avec August Derleth, un de ses amis, qui a ensuite repris, après la mort de Lovecraft, des récits inachevés et c’est plutôt réussi !

  8. Takuandaichi

    Très bonne histoire, en effet, que je viens de terminer voilà une heure à peine.

    En revanche, je ne considère pas non plus que ce fameux « n°118″ soit une incohérence quelconque, plutôt une petite perle que lovecraft lance à son lectorat pour que celui ci s’interroge… et ça marche.

    Après avoir parcouru les quelques forums de discussions se penchant sur le sujet, j’en arrive à une seule hypothèse, toujours peu satisfaisante : que ce mysterieux n°118 soit le fameux Merlin, ou son maître Taliesin.

    C’est peu satisfaisant car selon les légendes, ces 2 personnages mythiques auraient vécus vers les 5ème et 6ème siècles, et leurs christianisation ainsi que leur incorporation à la légende arthurienne les mêlent assez peu à l’univers de Lovecraft.

    Cela dit, je ne vois aucun autre personnage qui aurait intérêt à écrire en latin avec un vieil alphabet saxon, et qui aurait également la puissance nécessaire pour aller vaporiser une colline de Transylvanie et le chateau qui est dessus…

    D’autres idées de fans anglais suggéraient Nyarlathothep (mais il n’est jamais apparu sous la forme d’un barbu et ce qui est invoqué semble trop « humain ») ou encore Abdhul Al-Hazred (bof, il a bien vécu au 8ème s. mais l’apprentissage du latin en Islam à l’époque ne se faisait que rarement et pourquoi utiliser un alphabet saxon ?)

    D’autres idées ?

    Anarcho > « Les indices que nous donnent le récit permettent largement de découvrir qui il est. Un seul personnage antique du 8ème siecle est caractérisé par ses yeux »

    Ah bon, qui donc ?

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