L’argument Un petit garçon à l’esprit emmuré. Un attentat comme un festin de douleur. Un clown mélancolique égrenant sa valse lente. La délicatesse d’une pièce de Chopin, et d’un morceau d’autre chose. Une prison-dédale où la solitude a un prix. Une ville rêvée (ou est-ce le reste ?) et un marchand d’Enfance. Un rituel monacal [...]

L’argument
Un petit garçon à l’esprit emmuré. Un attentat comme un festin de douleur. Un clown mélancolique égrenant sa valse lente. La délicatesse d’une pièce de Chopin, et d’un morceau d’autre chose. Une prison-dédale où la solitude a un prix. Une ville rêvée (ou est-ce le reste ?) et un marchand d’Enfance. Un rituel monacal faussement absurde, réglé comme une horloge funèbre. Un Evangile (très) apocryphe…
Douze heures dans les creux nocturnes, douze variations éclatantes et crues autour de la souffrance, du rêve, de l’humanité des monstres, de la foi et du doute, et des murs de silence. Douze récits violents et racés, foisonnant de symboles et de noms perdus, de chandeliers à sept branches et de larmes d’opale. Et, fil d’encre traversant tous les personnages, lettre brûlante transformant toutes les interprétations, plus loin que les Ecritures, la transsubstantiation de l’Ecriture.
Le genre
Recueil fervent et crépusculaire.
Ça commence comme ça
« Pourquoi n’ai-je pas éteint ?
– appuyé sur le bouton –
…stoppé ces chansons imbéciles ?
Je me le demande encore. Je me le demanderai toujours, peut-être. Comme on se demande tant d’autres choses. (Tant de questions inutiles.)
Pourquoi ?
*
C’était un jour comme un autre – de grisaille, de nuages et de bruine. Il ne faisait ni chaud ni vraiment froid. La voiture était garée sur le parking, entre deux arbres, lorsque la cassette, chtong, se retourna. (Elle se retournait toujours ainsi, avec cette espèce de bruit sec : chtong.)
L’enfant qui était seul dans la voiture, sur le siège arrière, ne réagit pas. Doigt deux pied un tête quatre œil trois doigt quatre, pensait-il. Tête deux œil un doigt quatre doigt trois pied quatre…
…doigt… »
Avis personnel
Méfiez-vous de la nuit noire des âmes de ce recueil, ne vous laissez pas tromper par l’apparent chaos qui se dégage de ces textes. Lélio sait très bien où elle nous emmène, funambule au pas sûr, touchant au plus près la vérité du sujet. Ses nouvelles sont, sous un masque de rage et de désarroi, réglées comme une horloge. Sur des thèmes risqués, présentés de façon duelle, à l’intérieur du récit ou entre plusieurs textes, elle dissèque (au moyen de démonstrations imparables, quelquefois extrêmes) le traumatisme et la résilience, la douleur et la pulsion, la solitude et le lien à l’Autre, le fardeau et la résistance, l’enfance et la Mort. Rien que ça.
Locked qui ouvre le recueil, ouvre également la porte à la folie, et dans un style coupant et liquide, nous plonge directement dans un effondrement mental suffocant de justesse. De même, dans Tisha Beav, est-on ébranlé par la quête mortifère de la Souffrance, arcane monstrueux prélevant sa dîme dans un Jérusalem en lambeaux. Et encore faudrait-il parler de l’intensité, de la densité qui se dégage de ces histoires (où délicatesse et cruauté sont poussées à la limite dans Nocturne), de la beauté des Paons d’Or (Di Goldene Pave), des couturiers prêts à tout pour en découdre avec leur passé (dans le sublime Rhapsodie). Et il est impossible de ne pas rendre hommage à la perfection de la nouvelle De la noirceur de l’encre, impitoyable et belle à pleurer, où le destin des hommes est lui-même remis en cause.
Sans prendre aucun gant, et sans permettre la moindre négligence dans sa prose acide et détourée, Lélio nous livre en même temps le trauma (la sidération, la nuit psychique) et les clefs pour en sortir (la promesse d’une aube). Les mots-clefs, justement, puisque, dans ce recueil où l’on cherche son Nom, les mots sont les clefs. La solution ne réside plus dans les visages sectaires de l’autorité, mais dans le cœur du sujet, dans sa nature pulsionnelle. Lélio se définit comme animale, animiste, et ses écrits sont très proches de l’anima. Il ne s’agit pas ici d’un livre-monde, mais du monde remis en question dans un livre. D’une humanité détruite par le silence, le traumatisme, l’oubli, et –parfois- réhabilitée par le Verbe, la Lettre, le Nom.
Dans la longue préface de Léa Silhol, on lit ceci, concernant les spécificités des missions d’un nouvelliste : « En quelques pages un univers doit être posé, une ambiance invoquée, une intrigue dénouée, un axiome humain démontré. Exercice difficile, et sans garde-fou. Dans une nouvelle toutes les lignes, tous les mots, comptent ». Ici, la mission est plus qu’accomplie. Une lecture perturbatrice et cathartique, dont on ne ressort pas inchangé.
Le grain de sable
En grande conversation avec ses rats, Lélio milite activement contre la torture envers les animaux.
Gramophone
Ensemble Accentus, Sephardic Romances.
Sur le mur
Salvador Dali, Invisible Sleeping Woman, Horse, Lion , 1930.
Pour les corps découpés et les rêves cousus.

Dans la même veine…
Pour la cohérence du fond et de la forme, et l’importance de la lettre, voir le très beau et classique roman SF sur la mémoire, Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes (J’ai Lu). Pour les amateurs de fantastique sombre et mélancolique, un récit de Lovecraft oppressant et ineffable, La quête onirique de Kadath l’inconnue (Librio).
A propos de Lélio
Lélio, au nom de plume évoquant les amoureux de la Commedia dell’Arte, est née en 1973 en Vendée. D’une enfance chargée en déménagements et en intérêts artistiques (un roman écrit dès le lycée), et pourtant creusée de solitude, on retient un amour précoce et jamais démenti depuis lors pour les animaux, la littérature, le théâtre.
Etudiante en cinéma en région parisienne, comédienne, metteuse en scène, assistante de tournage… elle lâche tout pour suivre une voie personnelle, de la recherche spirituelle à l’engagement dans l’armée de Tsahal, à Tel-Aviv. S’ensuivent des années de galère, de petits boulots (de serveuse à opératrice téléphonique, en passant par l’usine) et de cours d’écriture et de théâtre à Paris. Sa première publication en 2001, Baptismo te dans l’anthologie Lilith & ses Sœurs, 17 reflets de la femme obscure, est le début d’une fertile histoire avec la maison d’édition de l’Oxymore.
Un temps à Montpellier, elle vit aujourd’hui en Vendôme et se consacre principalement à l’écriture.
On peut croiser ses nouvelles dans plusieurs revues (Elegy, Horrifique, Marmite & Micro-onde) dont certaines sont reprises dans le présent recueil, ainsi que dans plusieurs parutions de l’Oxymore : Emblèmes 11 Doubles & Miroirs (Là-bas en 2004), Emblèmes Hors-Série 1 La Mort, ses Vies (De la noirceur de l’encre en 2002), les anthologies Lilith & ses Sœurs donc, ainsi que Mythophages (Dans la nuit de Skagerrak en 2004) et Traverses (De la vie, de la mort, de la guerre…, avec Julien Rousselot, 2002).
Enfin, des nouvelles inédites dans les fanzines Nouvelles Plumes n°16 (Cinq ans, 2002), Hauteurs n°14 (Comment l’humanité naquit d’un presque cadavre qui dansa, 2004) et Le Siècle pleure au-dessus de la crypte n°0 (L’interdite, 2005). Ses dernières publications comprennent une nouvelle sur le thème de la naissance, All the accidents, parue en 2005 dans l’anthologie (Pro)Créations dirigée par Lucie Chenu.
Références
Editions de L’Oxymore, 2005, 283 pages
Liens et Sources
Les informations de cette chronique sont issues des sites suivants :
Site officiel de Lélio
MySpace des éditions de l’Oxymore
Une bibliographie sur le site bdfi.net
Une interview sur le site Chroniques de l’Imaginaire.
2 commentaires (ajoutez le vôtre)
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(5 votes, moyenne : 4,20 sur 5)
Anne
9.06.09 #
Une plume très vraie, un recueil poignant.
Lorelyne
27.08.09 #
Lélio, trônait avec une silencieuse fierté sur mes étagères, et ce n’est qu’après une lecture intéressée et approfondie de ceci, que je me suis décidée à la sortir de ce rayonnage pour l’ouvrir et le savourer avec une valeur juste et maîtrisée. Voici que je vois freiner cette hâte que j’ai ressenti à le première page, de dévorer l’ouvrage… C’est pourtant avec une volonté de fer que je m’oblige à apprécier chaque page tournée. Lélio est une artiste qu’il faut non pas avaler avec gloutonnerie mais digérer avec parcimonie… Merci Nienna, d’avoir provoqué cette rencontre.