L’argument
Éclats est le premier artbook de Lynn S.K., jeune photographe au(x) talent(s) fou(s). Ce petit portfolio réunit des photographies fantômatiques qui flirtent avec rêve et réalisme en clair-obscur.
Ça commence comme ça
Éclat. n. m.
I. Fragment détaché soudainement d’un corps dur ou projeté par un corps qui se brise.
II. Lueur vive.
III. Bruit ou son vif et soudain.
IV. Splendeur.
Avis personnel
Comment pourrait-on rester de glace face à l’univers tout en ombres chinoises de Lynn S.K. ? Chaque photo est une porte sur une féminité tantôt sauvage, tantôt secrète, toujours spontanée. Des muses dont les visages font irruption, qui dans le secret d’une chambre d’adolescente, qui au sein de feuillages touffus. Et, toujours, la lumière qui cisaille et accentue les silhouettes, ou bien qui les atténue, selon son bon vouloir.
Celle que l’on décrit comme « féé-tographe », et qui se décrit comme « portraitiste de l’intime » fait la part belle à tout ce que la photographie académique tend à considérer comme des erreurs ou des défauts : surexposition, sous-exposition, vignettage, flou, halo et autres contre-jours.
À l’instar d’une peau, blanche et lisse, qui donnerait à voir cicatrices et grains de beauté, les photographies de Lynn S.K. transcendent l’impression esthétique pour ficher un éclat de poésie cruelle dans l’œil du spectateur-lecteur.
Et ces ombres graciles qui dansent et se reflètent sur les parois fragiles du temps resteront pour toujours prisonnières du petit livre, tout en en surgissant à la moindre page tournée, comme des feux follets.
Parfois les contrastes sont si forts qu’on perd ses repères, perdus dans la contemplation d’une scène urbaine magnifiée par le regard de la fée. On s’y croirait, caché dans les herbes folles, tel un satyre observant les jouvencelles aux lèvres peinturlurées à grands coups de fard. Leurs chevelures emmêlées, leurs regards effrontés et autres hématomes qui contrarient l’albâtre de leurs épidermes sont autant de petits cailloux dans la chaussure, ces petits riens qui perturbent le regard et l’empêchent de s’auto-satisfaire dans de jolies images.
Au contraire : ici, tout est trouble, rien n’est précis, sorte d’éternelle jeunesse, figée pour l’éternité. Quelque part, à l’abri du soleil, se jouent des scènes tristes auxquelles Lynn S.K. continue à donner corps avec une élégance racée, portée par l’intelligence des émotions.
Le grain de sable
Ce n’est pas sans émotion que j’évoque pour la première fois la photographie de Lynn S.K. sur La Lune Mauve. En effet, elle a pendant plusieurs années déambulé sur l’astre pourpre sous le pseudonyme de Lynnlae.
Outre son grand talent, c’est son immense patience que je tiens à saluer ici.
Gramophone
Sans doute rien à voir avec l’univers personnel de Lynn S.K., plutôt rythmé par du Queen Adreena, mais, moi, j’ai écouté Haunted de Unwoman un peu en boucle pendant que je me régalais pour la millième fois d’Éclats. Les à-coups du violoncelle et le chant de la sirène furent l’écran parfait pour rétro-projeter ombres et lumières borderlynn.
Sur le mur
- Photo de Sarah Moon, extrait du Petit Chaperon Rouge
À bien des égards, les photographies de Lynn S.K. rappellent celles de Sarah Moon. Pour la délicatesse, pour l’amour de la lumière et le contrôle des masses, pour l’introspection.
Dans la même veine
Il y a sans doute quelques gènes en commun entre Andy Julia, Alison Scarpulla et Lynn S.K.
L’artiste
D’origine ère, Lynn S.K. (acronyme de son vrai nom) est née à Alger, avant d’arriver en France en 1993. Après un bac littéraire, Lynn fréquente la Sorbonne pour ses études de cinéma, obtient son master à Paris I et développe en parallèle sa pratique photographique.
Éclats, son premier livre, est sorti en mai 2010 : elle n’a alors que 23 ans.
Lynn S.K. expose régulièrement et voit son travail publié dans la presse (Technikart, Réponses Photo, Rock’n'Folk, Le Monde, Libé, Elegy, etc.). En périphérie de son travail personnel, elle revêt tour à tour la casquette de photographe de plateau (pour Bye Bye Blondie de Virginie Despentes) et photographe portraitiste (Lola Lafon, Coralie Trinh Thi, Wendy Delorme, entre autres).
Lynn S.K. vit actuellement à Paris, dont elle s’échappe régulièrement à la recherche de lumières autres.
Référence
Lynn S.K., Éclats, Éditions Ragage, mars 2010. ISBN 978-2-35955-027-6










J’écoutais Inner Pale Sun d’Arcana en lisant cette chronique et forcément j’ai envie de dire que pour la lumière c’était parfait. En photographie la lumière c’est incontournable, mais là avec « surexposition, sous-exposition, vignettage, flou, halo et autres contre-jours » c’est encore une photographe dont la démarche est un questionnement pour l’exposition-existence des modèles-êtres.
Je possède le portfolio Eclats, pour cette fois ce ne sera pas aussi fort qu’une découverte pour moi, mais du coup je peux justement trouver ta chronique très juste Kreestal.
Eclats parce que des « ombres graciles qui dansent et se reflètent sur les parois fragiles du temps resteront pour toujours prisonnières du petit livre, tout en en surgissant à la moindre page tournée, comme des feux follets. » C’est cette impression qu me fascine dans Eclats, de voir des êtres qui se débattent, dans des matières qui seraient ailleurs impalpables, des êtres qui émergent du fond de quelque chose, de quelque part.
La photographe a ce mot : « images-lucioles ». C’est merveilleux de retrouver sur sa route les mêmes préoccupations, les mêmes émerveillements, qu’il y ait des artistes pour mettre en image des choses qui résonnent tant en soi-même.
J’ai déjà entendu parler de Sarah Moon, pas d’Andy Julia, je m’intéresserai à leurs travaux. En tout cas, Alison Scarpulla et Lynn S.K., ce sont deux photographes que tu as raison de partager Kreestal. =)