En quelques mots
Un drame amoureux perturbant, avec un Joaquin Phoenix névrosé, le tout filmé avec pudeur et subtilité par James Gray.
Synopsis
New York. Leonard Kraditor, un vieux garçon dépressif, fait la rencontre de Sandra, une jeune-femme avec laquelle ses parents aimeraient le voir se marier. Au même moment, Leonard tombe éperdument amoureux de sa nouvelle voisine, Michelle, aussi belle que volage. Entre un mariage d’intérêt et une passion sans issue, Leonard va devoir choisir…
Critique personnelle
Avant même de voir le film, on le sent: ce genre de film finit mal, en général. Two Lovers, deux amantes, là où il ne peut logiquement n’y en avoir qu’une. Pour marquer le coup, James Gray commence directement son film avec la tentative de suicide ratée de Leonard, qui erre, pataud, et se jette dans des eaux sombres, à la nuit tombée. L’image est poudreuse, nébuleuse, même. Le froid commence déjà à nous envelopper. Telle une aquarelle romantique, cette scène marquera, pour toute la durée du film, le tempérament et la psychologie du personnage: un pauvre hère désespérément attiré par le danger.
Intérieur nuit: Leonard rentre chez lui, ou plutôt chez ses parents, qu’il n’a toujours pas quittés. Il a bien failli se marier, trois ans auparavant, mais sa promise lui a fait faux bon pour une étrange histoire d’incompatibilité génétique. Isabella Rossellini – impeccable en maman juive – tente de sonder les gouffres amers de son fils unique, en vain; mais son instinct de mère se doute que, ce soir-là, Leonard aurait pu ne jamais rentrer.
A peine le temps d’ôter ses vêtements trempés et de se changer, Leonard doit assister au dîner organisé par ses parents, pendant lequel il va faire la connaissance d’une jolie brunette, Sandra. On ne comprend que trop vite que les Kraditor ont joué les entremetteurs pour voir leur fils se caser, enfin, et en finir avec ses démons suicidaires. Le coup de foudre est immédiat, oui, mais il est automatique et à sens unique: Sandra tombe sous le charme du ténébreux Leonard, seulement cela semble trop beau pour être honnête. La jeune-femme ne suit-elle pas elle-même la destinée qu’ont choisie pour elle ses parents, ultra-protecteurs eux aussi?
Intérieur jour: second coup de foudre, celui de Leonard pour Michelle, une voisine qu’il rencontre par hasard dans le couloir. Grande, blonde et mince, Michelle découvre avec tendresse l’univers de Leonard, qu’elle adopte immédiatement, comme un frère. Celui-ci se passionne pour la belle, tandis que Michelle vit déjà une histoire d’amour torturée avec un homme marié. Fausse couche, ecstasy, disputes, relation adultérine, narcissisme, Michelle est perturbée, comme l’est Leonard: et lui d’y voir un signe que l’un et l’autre sont faits l’un pour l’autre, de ronger son frein en espérant que Michelle finira par quitter son amant, et de continuer à vivre une relation bien policée avec Sandra, en attendant.
Le spectateur suit tous ces chassés-croisés émotionnels de manière fébrile. Leonard n’est pas un personnage si sympathique, et pourtant on ne peut s’empêcher de s’attacher à lui, par empathie, avec bienveillance, comme Michelle elle-même s’attache à lui, sans jamais en tomber amoureuse. Le personnage est un lourdaud mélancolique, qui pourrait être sympathique s’il n’était aussi hypocrite. Le film est rythmé par ses mensonges – à sa mère, à son père, à Sandra, à son futur beau-père, et même à Michelle, en prétendant qu’il est un cador des dancefloors. Jusqu’au-boutiste, il est prêt à se jeter à l’eau, au premier et au second degré, d’une minute à l’autre. Flegmatique, il ne réussira à briser son apathie qu’à la fin du film, en prenant hélas la mauvaise décision. Si l’on comprend son attirance pour Michelle, on le blâmera pour sa naïveté – comme on le blâmera quand, enfin, il privilégiera la raison à la passion (oui, mais dans quelles conditions?).
Si le scénario suit une trame ô combien classique (les schémas oedipiens, la maîtresse d’un homme marié, le vieux garçon suicidaire aux amours contrariées, etc.), et malgré quelques passages embarassants (réussir à faire copuler Michelle et Leonard sur le toit de l’immeuble, tout habillés, par -10°C, hum, balèse), Two Lovers est un film aussi délicat visuellement que son propos est coriace. La direction des acteurs contribue à la tension palpable tout le long de ce film bouleversant, scandalisant, même. L’épilogue est très douloureux et renvoie le spectateur à ses propres convictions: l’amour ne serait qu’une construction sociale, une prédestinée familiale, ou alors, un abîme destructeur et sans issue: constat bien pessimiste qui insupportera les éternels romantiques, mais réconfortera peut-être certains cœurs brisés.
Liens d’intérêt
- Le site officiel de Two Lovers, bande-annonce en étendard
- Une chronique très poétique du film, avec d’autres pistes d’interprétation
Références
- Two Lovers, un film de James Gray, sorti en novembre 2008 (USA).
- Durée: 1h50min
- Casting: Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini…






Vu à l’époque de sa sortie, dans des conditions déjà elles-même plutôt particulières. J’ai regardé le film avec des relents de sarcasme dans le coeur, de bout en bout, pour finir par exploser d’un rire nerveux tant le finale est criant d’une « pathétique » vérité.
Aucune des relations qu’entretient Leonard avec ces deux femmes n’est belle ni séduisante, et le film lui-même n’a de beau que la fragilité de ses personnages, et la franchise de son propos. Il est bien filmé, bien ficelé, servis par des acteurs impeccables, mais bien trop honnête, diraient certains, pour séduire la masse des spectateurs. Ce qui est troublant avec ce film, c’est qu’il est quasiment impossible de le regarder avec recul.
Bonjour,
Je tenais à vous remercier pour le lien vers mon billet que vous proposez dans le vôtre. C’est un film qui m’est décidément très cher, et je m’efforce de finir un troisième article à son sujet, après l’avoir revu une troisième fois en salle, avant de lui dire au revoir pour quelques temps.
Votre texte m’intéresse, et je crois que ce qui nous sépare le plus est la question des « mensonges » de Léonard, qui m’apparaissent davantage comme des vérités successives, liées à sa maladie, et qui « nous » font perdre pied régulièrement… Quelque chose comme ça.
Quoi qu’il en soit, bonne continuation à vous (et bon courage pour les travaux !), je découvre votre webzine et repasserai vous lire.
Hello :) J’ai trouvé ton billet très fin et très éclairant sur le film. Pour ma part, je suis restée sans voix – d’admiration, mais aussi de choc par rapport à la chute du film – après le visionnage, et je ne savais pas trop bien par où commencer ma chronique. Ce sont des billets comme le tien qui m’ont aidé à affiner mon analyse.
J’espère avoir le plaisir de te relire! A bientôt.