En une petite demi-heure, La Jetée s’affirme comme un grand moment de cinéma, roman-photo ou pas. Ce n’est toujours pas la taille qui compte.

Synopsis
Après une guerre apocalyptique qui a ravagé la surface de la terre, les survivants sont obligés de vivre dans des galeries souterraines de Paris. Convaincue que c’est là leur seule chance, une équipe de scientifique utilise des prisonniers pour pratiquer des expériences de voyages dans le temps. Un homme est choisi pour sa fixation sur une image du passé, celle d’une jeune femme sur la jetée d’Orly.
Critique personnelle
Au premier abord, l’idée d’un film façon roman-photo a de quoi laisser sceptique. Elle évoque les feuilletons d‘été, des niaiseries à l’intrigue édifiante, et une technique désespérément fixe dont le dynamisme est proche du zéro. A priori rien d’attractif donc, sinon dans la parodie ce qui n’est pas le cas ici, d’où la profonde surprise à découvrir La Jetée, œuvre-phare d’une science-fiction expressionniste à l’ambiance troublante.

En quelques images, Chris Marker installe une atmosphère noire, une obscurité pesante des souterrains où l’on ne voit que des silhouettes et des visages éclairés par un clair obscur tranchant. Les murmures des scientifiques et les cris qu’on voit sans les entendre cultivent un sentiment d’angoisse. Souffrance palpable dans les regards et les figures déformés, auxquels s’ajoutent des battements de cœur et des hurlements d’avions. Le minimalisme sonore vise un maximum d’efficacité alors que la voix-off, grave et posée sert de guide à l’histoire.
L’intrigue partagée en deux oppose et lie à la fois les deux dimensions temporelles, ce qui recèle de possibilités intéressantes, complexes mais aisément compréhensibles – c’est sûrement cette richesse qui séduira Terry Gilliam lorsqu’il en reprendra les grandes lignes pour tourner le remake qu’est L’Armée des Douze Singes. Ces allers-retours dans le passé du futur au présent ne sont pas sans créer une certaine poésie au rythme des apparitions obsédantes de la jeune femme que poursuit le héros. Leurs rencontres sont empreintes d’une profonde tendresse, et l’image arrêtée fixe une seconde la naissance d’un sourire, la courbe d’un geste ou la profondeur d’un regard. Tout est dans cette conscience du moment, déjà passé mais encore à venir, éphémère et précieux, dans une fraction de temps qui n’existe plus. Mort, mais quand?

Entre le rêve flottant et le souvenir, le choix du roman-photo prend un intérêt supplémentaire pour exprimer ces instants par le biais d’images fixes – sauf pour une seconde, pour un envol – comme autant de bribes qui surgissent, parfois désordonnées, souvent frappantes. Le cadrage et le montage en font un véritable film, lui insufflant vie avec une impressionnante économie de moyens. La qualité des images suffit à capter l’attention du début à la fin, au point de donner constamment l’envie d’appuyer sur pause pour les fixer plus longtemps. Un texte en ouverture de La Jetée présente le film comme « l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance ». Grande est la tentation d’en écrire une variante et d’évoquer ce qui est peut-être une demie-heure de cinéma sur laquelle on a le plus écrit comme « l’histoire de spectateurs marqués par des images éblouissantes ». Ces dernières sont aiguisées pour frapper l’œil qui les regarde, et pour imprimer dans l’esprit, en une plaisante cicatrice, leur beauté fulgurante.
Références
- Acteurs : Hélène Chatelain, Davon Hanich, Jean Négroni, Jacques Ledoux, André Heinrich et William Klein
- Année : 1962
- Durée :29 minutes
- Pays : France
- Genre : Anticipation
2 commentaires (ajoutez le vôtre)
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zdc
9.10.09 #
L’audace de Chris Marker et l’originalité de l’histoire concourent toutes deux à faire de La jetée une œuvre majeure. Cette science-fiction tragique a inventé un nouveau langage cinématographique qui lie économie (maximale) de moyens à la force du récit et prouve s’il en était besoin que jamais un budget ne fait le film. On suggère aux oreilles, on assène aux yeux. C’est proprement à pleurer, beau comme jamais. Ce film inspira le 12 Monkeys de Terry Gilliam dont on retrouve la quasi-totalité des éléments parmi lesquels l’hommage non dissimulé à Vertigo. La jetée ou comment faire d’une œuvre d’une demie heure constituée uniquement d’images fixes un poème noir, épique et renversant.
Ubix
13.10.09 #
Bonjour zdc, je suis content que tu aimes aussi ce très beau film. Il fallait le dire que tu tenais un blog cinéma, par chance j’ai cliqué et je l’ai découvert par le lien que tu as laissé, mais j’aurais pu aussi bien le rater. Au plaisir de te lire. ;-)